14. Le monde des fantômes affamés

Le cinquième monde illusoire est le monde des fantômes affamés (appelés « preta » en sanscrit). Du monde divin au monde animal, il y avait ne serait-ce qu’un peu de place pour la polarité donner / prendre. Dans le monde des fantômes affamés, on veut prendre et ne jamais donner, ce qui est bien sûr impossible. Ce monde est le summum de l’avidité. La faim et la soif y sont énormes et incessantes. La tradition bouddhiste le relie à la famille Ratna.
D’un point de vue bouddhiste, la pauvreté ne consiste pas à être démuni. Elle réside dans un sentiment de manque qui conduit à vouloir posséder davantage, qu’on soit démuni ou non. Ce manque n’est pas forcément lié à l’argent, il peut prendre diverses formes. On peut bien entendu envier la richesse, les vêtements luxueux ou tendance, les beaux objets, mais également le pouvoir, la considération, le prestige, la réputation, le charisme, la puissance intellectuelle, l’érudition, l’équanimité, la force morale, l’aura spirituelle… bref tout ce qui est envisageable sous l’angle de la possession, tout ce l’autre peut avoir de plus que nous. Le bouddhisme considère que plus on envie ce surplus qui nous fait défaut, plus on est dans une attitude de pauvreté. Dans ce sens, le monde des fantômes affamés est l’extrême de la pauvreté.
Cette mentalité de pauvre mène à vouloir accumuler. Les fantômes affamés sont des collectionneurs dans l’âme. Il peuvent amasser toutes sortes de choses : des objets, des amis, de l’argent, du savoir, des titres de gloires, des expériences, etc. Leur monde est une caverne d’Ali Baba, un bric-à-brac qui finit par les submerger. Le monde des fantômes affamés est par excellence le monde du vouloir-saisir.
Guérir ses bleus à l’âme en faisant du shopping est une réaction typique du monde des fantômes affamés. C’est dans ce monde qu’on trouve les dressings bourrés à craquer de centaines de robes ou de paires de chaussures, ou des étagères débordant de livres ou de CD.
L’occupation de base de ce monde est l’ingestion de bien-être matériel, intellectuel, spirituel ou autre. Lorsqu’il s’agit d’apprendre, le fantôme affamé met tant de concentration, d’énergie et d’intelligence à écouter qu’il n’entend plus rien. L’avidité et l’ambition font obstacle à toute acquisition. À trop vouloir regarder et écouter, il devient aveugle et sourd.
Tout est perçu comme susceptible d’être capturé, consommé, possédé, et l’acte de consommer devient en soi plus important que ce qui est consommé. La beauté elle-même est une proie. Le fantôme affamé déambule comme un touriste avec un appareil photo en bandoulière. Il est incapable de jouir directement de la beauté des situations qu’il rencontre parce qu’il n’a qu’une idée en tête : en faire une photo pour compléter son album. Il recopie toutes les histoires drôles et tous les mots brillants dans son carnet se citations pour ne jamais les oublier. Il a soif de théories brillantes ou de paroles spirituelles profondes et mystiques, mais il est taraudé par la compulsion insatiable de les engranger et de les mémoriser pour pouvoir jouir de les posséder indéfiniment.
La tradition représente les fantômes affamés comme des êtres ayant une bouche minuscule, un cou fin, des bras et des jambes maigrelets mais un ventre énorme. Il est dévoré par un désir extrême d’ingestion, mais il n’arrive jamais à se remplir la panse. Il a, comme on dit, les yeux plus gros que le ventre. C’est un monde d’insatisfaction constante.
Paradoxalement, cette insatisfaction est aussi une satisfaction. C’est pourquoi elle ne suffit pas au fantôme affamé pour remettre en question la logique de son monde. Certes, la soif est pénible et tenaillante, mais viendrait-elle à disparaître qu’elle lui manquerait aussitôt. Il agit comme ces Romains de l’antiquité qui se faisaient vomir pour se débarrasser de leur satiété et pouvoir continuer leur orgie. Il a faim d’avoir faim et soif d’avoir soif, car c’est son occupation de base et sa façon de se maintenir dans son monde. Curieusement, cette occupation peut se présenter comme une activité optimiste et pleine d’espoir : les choses vont mal, d’accord, mais bientôt viendra l’heure du déjeuner. C’est dans cette anticipation du repas que réside l’optimisme.
Là encore, la porte de sortie, c’est l’épuisement des mécanismes de ce monde. La cigarette tant attendue n’était pas si bonne, et du sentiment d’addiction peut naître une insatisfaction qui ne contient guère d’optimisme. Un écœurement peut se profiler à l’horizon et la confiance aveugle dans les recettes qui ont toujours marché peut menacer de se fissurer.

Lire la suite : Le monde infernal (…)

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