Qui manipule qui ?

Il y a de nombreuses années, lors d’un voyage aux États-Unis, je suis tombé sur une publicité anti-tabac qui a provoqué en moi une véritable répulsion. Il s’agissait d’une petite histoire dans laquelle deux tourtereaux filaient le parfait amour avec la bénédiction de leurs familles bourgeoises, du prêcheur évangéliste local et du shérif du comté. Projets de mariage, essais de robe, plans de table et tout le tremblement. Or tout à coup la fiancée, jouée par Brook Shields, découvre que son promis est un fumeur. Horreur ! Dans la tête de la belle aussi sourcilleuse que sourcillée, l’univers s’ouvre en deux, comme la terre sicilienne sous les pieds de Proserpine précipitée au fin fond des Enfers par Pluton au beau milieu d’un concours de cueillette de lis et de violettes. Le malheureux est chassé comme un chien galeux la queue entre les jambes, sa turpitude innommable exposée aux yeux de tous, et le voilà bientôt plus haï et plus méprisé que s’il avait été surpris s’exhibant nu sous un imperméable à la sortie d’une école. Et de mariage il ne sera plus jamais question dans les siècles des siècles.
On peut objecter que le tabac est mauvais pour la santé. Certes, mais la question que je me suis posée à ce moment-là n’a rien à voir avec le tabac. Je me suis demandé s’il n’y avait pas quelque chose de fondamentalement indigne à manipuler les êtres humains en suscitant délibérément en eux des émotions telles que la honte et en attachant ce sentiment à une conduite ou à une idée qu’on veut éradiquer ou implanter dans leur cerveau. Si efficace qu’elle soit, c’est une méthode particulièrement aliénante car elle renvoie à l’enfant en nous qui veut se faire accepter à tout prix en adhérant aux valeurs des autres, quitte à renier ses propres convictions, sa propre compréhension, voire ses propres perceptions. Et le problème de fond de cette méthode est qu’elle peut virtuellement s’appliquer à n’importe quoi et s’ériger en système de gouvernance des masses. C’est exactement ce qui se passe avec des mots comme « complotisme », « conspirationnisme » ou, plus récemment, « rassurisme » (un « rassuriste » étant un scientifique qui prend des distances raisonnables avec la panique véhiculée autour de l’épidémie de covid-19).
Ces derniers jours, le documentaire Hold-up a réussi l’exploit de faire l’unanimité absolue contre lui. Pas un seul journal, pas un seul magazine, pas une seule chaîne de télévision, pas un seul site internet, qu’il soit conformiste ou révolutionnaire, qui n’ensevelisse le corps du délit sous l’accusation infâmante et mille fois martelée de « complotisme ». Que trouve-t-on exactement dans ce documentaire ? Des théories non prouvées, des faits inexacts, des faits exacts mais non prouvés et des faits exacts et prouvés. Une véritable salade niçoise. Alors pourquoi ne pas le qualifier de « complotiste » ? Pour plusieurs raisons.
D’abord parce que brandir l’accusation de « complotisme », ce n’est pas raisonner mais faire honte, exactement comme dans le cas de la pub américaine anti-tabac. Pas un seul participant au documentaire qui ne détale comme un lapin, clamant haut et fort qu’il a été trompé et que jamais au grand jamais son nom ne saurait être associé à une entreprise aussi ignominieuse. Dans cette atmosphère où l’enjeu n’est plus d’établir quelque vérité que ce soit mais d’échapper au déshonneur, la raison ne trouve pas son compte. La raison exigerait qu’on examine les affirmations les unes après les autres, pas qu’on les enterre en vrac sous un qualificatif générique destiné à discréditer quiconque ose leur prêter la moindre attention.
Ensuite parce que les faits exacts mais non prouvés ainsi que les faits exacts et prouvés passent à la trappe sous un effet d’anathème global. On ne fait pas le détail sauf pour instruire à charge. Instruire à décharge serait prendre le risque de rejoindre l’infamante cohorte des complotistes, ces misérables infirmes atteint d’un mal psychique vaguement localisé à l’intersection de la paranoïa, de l’infantilisme et du crétinisme congénital.
Prenons un exemple et choisissons volontairement une chaîne connue pour son sérieux et sa probité. Dans son journal du soir du 14 novembre 2020, la chaîne Arte consacre deux minutes à une désintox sur le film Hold-up où elle présente comme typiquement complotiste les questionnements sur les germes qui se développent dans les masques en coton, sur l’efficacité du confinement et ajoute : « le film souligne l’efficacité de l’hydroxychloroquine pour soigner le virus, autant de faits pourtant réfutés par les scientifiques ».
Pas sûr que les choses soient aussi simples. Concernant l’efficacité du confinement, que dire de cette tribune intitulée « Plus de 500 universitaires, scientifiques, professionnels de la santé, du droit, de l’éducation et du social, ainsi que des artistes, se déclarent « atterrés » par des discours officiels qui dramatisent indûment la réalité afin de justifier des mesures de confinement » ? Tous des « complotistes » ?
Sur l’efficacité de l’hydroxychloroquine, que dire de cet article paru sur un blog dans le Quotidien du médecin où le Dr Gérard Maudrux livre un compte-rendu très détaillé des études menées sur le sujet et conclut que sans être une panacée efficace à 100%, l’hydroxychloroquine a sauvé et peut encore sauver un nombre considérable de vies ? Est-ce que sa démarche n’est pas plus sérieuse que celle de la présentatrice du journal d’Arte qui jette l’hydroxychloroquine à la poubelle en une demi-phrase sans autre forme de procès ?
Et que dire de ce graphique publié par l’école de médecine de Yale qui établit la corrélation entre l’usage précoce de l’hydroxychloroquine et le nombre de décès ?

Je ne souhaite pas ouvrir ici un débat sur ces questions particulières où chacun va vouloir mettre son grain de sel en prouvant par A plus B qu’un tel n’est pas crédible pour telle ou telle excellente et irréfutable raison, que tel autre n’a jamais été visiter sa grand-mère à l’EHPAD ou qu’il sent sous les bras, etc., etc. On connaît le principe largement majoritaire sur les réseaux sociaux : si vous ne pouvez pas réfuter un message qui heurte vos croyances, traînez le messager dans la boue. Ça ne change rien au message, mais ça fait du bien à l’ego. Je ne souhaite pas non plus défendre le film Hold-up qui est dans l’ensemble assez médiocre dans son manque de rigueur et dans sa façon de souffler alternativement le vrai et le faux. Je veux juste m’insurger contre l’affirmation selon laquelle il serait scandaleux de débattre de l’efficacité d’une stratégie sanitaire ou d’un médicament et qu’il n’y aurait qu’une seule et unique chose à faire en la matière : foutre la honte à quiconque s’aviserait de suggérer que la question puisse ne pas être fermée ad vitam aeternam. Pour les procureurs de la conspiration, tout pignouf qui n’aurait pas pigé que la question est soustraite une fois pour toutes à toute forme de délibération démocratique doit être traité comme une faute de goût ambulante qui ne mérite que le goudron et les plumes (autrement dit comme un « complotiste », vu que le mot et le concept ont précisément été inventés pour ça). Et si la question est exclue du débat, concluront-ils, c’est tout simplement pour des raisons de haute sécurité exigeant la tenue de conseils de défense ultra-secrets qui passent au moins cent coudées au-dessus du béret de l’homme de la rue. Que celui-ci reste à sa place et les vaches seront bien gardées.
Foutre la honte à un fumeur n’est déjà pas joli joli, mais foutre la honte à un citoyen qui a le culot de poser des questions sur des mesures prises par un personnel politique qu’il a élu pour le représenter et qui ont un impact très lourd sur sa propre vie, voilà qui laisse songeur.
Il est intéressant d’examiner pourquoi les mots « complotisme » et « complotiste », et précisément ceux-là, ont été bourrés jusqu’à la gueule de connotations négatives. Le Petit Robert définit le complot de la façon suivante : « projet concerté secrètement contre la vie, la sûreté de quelqu’un, contre une institution, manœuvres secrètes concertées ». Si l’on adopte cette définition, l’histoire politique du monde, depuis le début, n’est qu’un éternel complot ourdi par un petit nombre de profiteurs contre le grand nombre, à quoi répond la lutte du grand nombre pour échapper à l’exploitation et à la domination qui en résultent. Le néolibéralisme, cette forme virulente de capitalisme qui a déferlé sur le monde au début des années 1980, n’échappe pas à ce schéma. On connaît tous les 0,1%, les 1%, les 26 qui possèdent autant que la moitié la plus pauvre du monde, etc. Il est clair que pour maintenir en place une hégémonie aussi déséquilibrée, les éléments de propagande doivent être à la hauteur. Or cette histoire de complotisme est précisément l’une des réussites les plus spectaculaires de la propagande néolibérale. Elle inverse la charge de l’accusation pour camoufler un crime. Les coupables et les grands malades ne sont plus le petit nombre pris dans son hystérie d’accumulation et d’accaparement aux dépens du grand nombre, mais une secte de cinglés qui au sein du grand nombre souffrent d’un délire de persécution. J’invite donc tout le monde à se méfier comme de la peste de ce concept de « complotisme » et à se poser une question simple : à qui profite son emploi ?
Dans le petit exemple qui nous occupe, il profite clairement au gouvernement. Le film « complotiste » Hold-up rappelle, et en l’occurrence il a tout à fait raison, que le ministre de la santé a interdit l’usage de l’hydrochloroquine sur la foi d’une étude publié dans le Lancet, que l’étude s’est révélée frauduleuse au point que le Lancet l’a retirée piteusement avec ses excuses, mais que l’interdiction perdure pour des raisons obscures. Mais maintenant que la presse s’est gargarisée ad nauseam du mot « complotiste », qui va oser aller demander des comptes au ministre Véran sachant qu’il se verra renvoyer illico à son répugnant complotisme par tout le monde, y compris par les réseaux sociaux ?
L’un des dispositifs les plus pervers de la propagande néolibérale est le « décodex » du Monde et autres sites de « désintox » ou de « débunkage » qui prétendent nous expliquer ce que nous devons penser et qui nous culpabilisent de ne pas le penser. Il y a là une tentative proprement totalitaire, au sens étymologique du terme, qui rappelle cette invention orwellienne du ministère de la Vérité. Elle présuppose qu’il n’y a pas multiplicité de point de vue, il n’y en a qu’un, et ce point de vue est LA Vérité avec un grand V. Dans les faits, rien ne garantit que la Vérité défendue par ces dispositifs de désintox soit supérieure en quoi que ce soit à la vérité des sites où des écrits qu’ils déclarent suspects ou mensongers, d’autant plus que leur Vérité est largement calquée sur celle du gouvernement qui prétend débusquer et combattre les fake news alors qu’il est lui-même un feu d’artifice de fake news qui se contredisent les unes les autres, la vérité de mars devenant la fake news de septembre et inversement. L’efficacité de ces dispositifs de désintox n’a donc rien à voir avec la qualité de leur analyse mais avec leur posture : quiconque dénonce le complotisme est par postulat lavé de tout soupçon de complotisme. Le salarié lambda que nous sommes, fatigué par son travail ou usé par ses problèmes, surtout en ce moment, n’ayant ni l’énergie ni le temps nécessaire pour mener ses propres investigations, les dispositifs de désintox ont flairé le marché et lui proposent un prétendu équivalent en prêt-à-porter qui lui permettra de se sentir affûté à peu de frais, immunisé contre les soupçons d’ignorance ou de naïveté qui minent l’image de soi et vacciné contre les souches les plus récentes de complotisme. Ces dispositifs de désintox suscitent pourtant beaucoup d’interrogations : Qui possèdent les médias où ils brandissent leur Vérité ? Qui fait de la publicité dans ces médias ? Quelles institutions gouvernementales les subventionnent et à quelle hauteur ? Quels intérêts servent-ils ? Et surtout : est-il bien avisé et bien prudent de déléguer à qui que ce soit ce qui fait de nous des êtres de critique et de raison ?

2 commentaires sur “Qui manipule qui ?

  1. Alexeiev dit :

    Intéressant…

    J'aime

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